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La gratitude

// Philomonaco //

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La gratitude

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// Philomonaco //
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[...] Le bien a été fait – mais pas par moi, qui suis désormais placé en position de l’accueillir et de le bénir sans l’avoir créé. Du point de vue psychologique, cette position est susceptible de faire naître comme un sentiment d’infériorité, une «gêne» comparable à celle du démuni à qui est allouée une allocation de subsistance, ou à celle que quiconque éprouve lorsqu’il reçoit un prêt d’argent, un subside, une aumône, une «aide humanitaire». Votre généreux secours m’est précieux, je vous en sais gré et vous remercie – mais comme j’aurais voulu n’en avoir jamais eu besoin! Ce sentiment n’est jamais celui de l’ingrat, dont l’ego est si vorace qu’il pense uniquement à s’engraisser et à tout prendre pour lui, sans se soucier de la provenance des «dons», ni de l’identité, des motivations, des intentions de ceux et celles qui lui viennent en aide. Mais la personne de conscience, elle, peut se sentir «en dette», souffrir d’être en position de débitrice, et, afin de ne pas la ressentir comme une douleur d’humiliation, vouloir au plus vite s’acquitter, autrement dit retrouver une «logique du don» dans laquelle l’échange rétablit la parité. Mais n’est-ce pas là oublier la «grâce» qui est dans la gratitude? Si celle-ci met «à rude épreuve», ce n’est pas parce qu’elle m’endette, mais parce qu’elle fend la cuirasse d’orgueil dont je m’entoure pour me sentir fort par moi-même et invulnérable, et qui, de fait, n’est qu’une armure de papier, un leurre, une illusion – car nul être humain n’est autonome et auto-suffisant, aucun ne peut être sans les autres, sans une vie reçue, un langage reçu, une éducation reçue, une culture reçue… Quand l’armure tombe en miettes, on s’aperçoit qu’à la lettre la gratitude est un reçu, un «certificat» qui atteste que la vente et l’achat ont bien eu lieu, que la facture a bien été payée – que j’ai reçu en cadeau la faculté de devenir un être humain par d’autres êtres humains, que j’ai reçu l’aptitude à faire le bien par d’autres êtres humains, qui l’ont déjà fait alors que j’en étais encore incapable. La logique de l’échange crée la symétrie. Le mal, de même, comme il en va dans la vengeance – laquelle, de plus, l’infinitise, un mal toujours plus grand répondant sans cesse au mal subi. Dans la gratitude se crée au contraire une relation que Catherine Chalier a dit être «asymétrique»: être reconnaissant, c’est toujours répondre à une action faite à mon profit, mais cette réponse est quand même éveil de ma conscience, laquelle, secouée certes par autrui, peut alors «voir» que le bien peut se faire puisqu’il a déjà été fait. L’ingratitude interrompt comme une fin de non recevoir l’action morale, provoque la déception, le regret, fait se rétracter la bonne intention du donateur comme une corne d’escargot, laissant ainsi au mal la possible de reprendre ses cycles délétères. La gratitude, au contraire, laisse ouverte la voie au bien, permet à l’action morale de se poursuivre, «gracieuse», gratuite et jamais achevée. A strictement parler, la gratitude n’a rien à rendre – que rendre au Dieu qui nous aurait créés aux parents qui nous ont éduqués? aux maîtres qui nous ont formés? à ceux et celles qu’on a aimés, qui nous ont aimés et qui ne sont plus là? – mais par la grâce elle restitue et fait voir à tous la beauté que renferme et diffuse un geste d’altruisme. Robert Maggiori