Mrs Dalloway : une vie en une seule journée | Le Déca Littéraire
Le Déca Littéraire, la Littérature sans énervement
0:00 / 0:00
Mrs Dalloway : une vie en une seule journée | Le Déca Littéraire
66 просмотров · 6 дней назад
Le Déca Littéraire, la Littérature sans énervement
603 подписчика
66 просмотров · 6 дней назад
Une femme sort acheter des fleurs. C’est tout ce qui arrive. Et pourtant, Virginia Woolf a fait de cette matinée de juin 1923 le roman le mieux construit de son siècle.
Comment faire tenir une vie entière, une guerre et une mort dans une seule journée de Londres ? La réponse qu’elle invente à sa table de travail a changé la façon d’écrire des romans. Playlist « Les secrets d’écriture » : ces moments où un auteur résout un problème technique et fait basculer la littérature sans prévenir personne.
L’HISTOIRE
Nous sommes en 1922. Virginia Woolf a quarante ans, elle vit entre Richmond et Bloomsbury, et elle sort d’années difficiles : la guerre, les deuils, les effondrements nerveux qui reviennent par vagues. Avec son mari Leonard, elle a fondé cinq ans plus tôt une petite maison d’édition installée chez eux, la Hogarth Press, dont ils composent eux-mêmes les premiers volumes sur une presse à bras. Personne, désormais, ne viendra lui demander d’être plus claire ou plus convenable.
Elle commence par une nouvelle, « Mrs Dalloway dans Bond Street », puis le projet enfle. Sur les premières pages du manuscrit, le livre ne s’appelle pas encore Mrs Dalloway : il porte un autre titre, The Hours, les heures. Le mot dit déjà l’obsession. Découper le temps, le compter, le faire sonner. Trois carnets de brouillon, conservés à la British Library, montrent une romancière qui travaille comme une ingénieure : des horaires dans la marge, des personnages posés sur la ville comme des pions. Onze heures : Clarissa remonte une rue de boutiques. Midi : un homme regarde le ciel dans un parc. Ce n’est pas un plan de roman, c’est un plan d’horloge.
LA JOURNÉE DE BASCULE
Le problème, Woolf le sait, c’est qu’une horloge ne fabrique aucune émotion. Elle cherche autre chose, et le formule dans son journal avec une image restée célèbre : creuser derrière ses personnages de belles grottes, des cavités de mémoire reliées entre elles, qui s’ouvriraient sur le présent. C’est l’invention du livre. Chaque fois qu’un personnage marche ou entend une cloche, le récit plonge sous la surface, glisse à un été de jeunesse trente ans plus tôt, puis remonte, et la journée continue comme si rien n’avait eu lieu. Le lecteur, lui, vient de traverser une vie.
Restait l’obstacle le plus difficile : passer d’un esprit à un autre sans casser la journée en morceaux. Woolf refuse les chapitres et le vieux « pendant ce temps, ailleurs ». Alors elle utilise ce que tout le monde partage dans une ville : un bruit. Une automobile qui pétarade, un avion qui trace des lettres de fumée au-dessus des toits, et surtout Big Ben, dont les cercles de plomb se dissolvent dans l’air. On entre dans une conscience par la porte d’une sensation.
L’ŒUVRE
Ce système tient parce qu’il porte deux personnages qui ne se rencontrent jamais : Clarissa Dalloway, qui prépare sa réception du soir, et Septimus Warren Smith, ancien combattant que la guerre n’a jamais lâché. Woolf note pourtant dans ses papiers qu’ils sont deux versants d’une même figure. Dans le premier état du projet, c’était Clarissa qui devait mourir ; l’écrivaine change d’avis et déplace la mort sur Septimus. Le soir de la fête, la nouvelle arrive au milieu des invités comme une goutte d’encre dans un verre d’eau : une journée ordinaire vient de contenir une guerre, un amour manqué, une jeunesse et une mort.
Le livre paraît en 1925. Sa technique, le discours indirect libre porté à son point d’équilibre, est devenue un modèle : un jour, une ville, plusieurs consciences. On la retrouve partout, jusque chez Michael Cunningham, dont le roman The Hours reprend le titre abandonné par Woolf et lui vaut le prix Pulitzer en 1999. Mais tout cela est né sur une table de travail, dans des carnets raturés, sous un titre provisoire qui parlait d’heures.
CHAPITRES
0:00 Une femme sort acheter des fleurs
0:21 The Hours, le titre abandonné
0:36 Les trois carnets de la British Library
1:05 Les belles grottes derrière les personnages
1:46 Passer d’un esprit à l’autre sans casser la journée
2:22 Big Ben et les cercles de plomb
2:38 Clarissa prépare sa réception
2:49 Septimus, l’autre versant
3:10 Clarissa devait mourir
3:30 La mécanique se referme
3:48 La Hogarth Press, 1925
4:05 Un modèle pour tout le siècle
4:29 Abonnez-vous
Et vous, quel passage de Mrs Dalloway vous a fait décrocher du monde autour de vous ? Dites-nous aussi en commentaire quel atelier d’écrivain visiter ensuite.
Abonne-toi au Déca Littéraire, la littérature sans énervement. Prochain épisode de la playlist « Les secrets d’écriture » : un autre auteur, un autre problème technique résolu à la table de travail.
POUR ALLER PLUS LOIN
Virginia Woolf, Mrs Dalloway (1925), son Journal et Une chambre à soi (1929).
Les trois carnets du manuscrit The Hours, à la British Library.
Michael Cunningham, The Hours (1998), adapté au cinéma en 2002.
#Littérature #LeDécaLittéraire #VirginiaWoolf #MrsDalloway #Roman